Colette : La chatte

Quant je l'ai connue, elle gîtait dans une vieux jardin noir, oublié entre deux bâtisses étroites et longue comme un tiroir; elle ne soiritait que la nuit par peur des chiens et des hommes et elle fouillait les poubelles.

Quand il pleuvait, elle se glissait derrière la grille d'une cave, contre les vitres poudreuses du soupirail, mais la pluie gagnait tout de suite son refuge et elle serrait patiemment sous elle ses maigres pattes de chat errant, fines et dures comme celles d'un lièvre. Elle restait là de longues heures, levant de temps en temps les yeux vers le cien ou vers mon rideau soulevé. Ele n'avait pas l'air lamentable ni effarée car sa misère n'était aps un accient. elle connaissait ma figure mais elle ne mendiait pas et je ne pouvais lire dans son regard que l'ennui d'avoir faim, d'avoir froid, d'être mouillée, l'attente résignée du soleil qui endort et guérit passagèrement les bêtes abandonnées.

Trois ou quatre fois je pénétrai dans le vieux jardin en râpant ma jupe entre les planches de la palissade. La chatte ne fuyait pas à mon approche mais elle se dérobait comme une anguille à la seconde juste où j'allais la toucher.

Après mon départ, elle attendait héroïquement que la brise du vieux jardin eût emporté mon odeur et l'écho de mon pas. Puis elle mangeait la viande laissée auprès du soupirail en ne trahissant sa hâte que par un mouvement avide du cou et le tremblement de son échine. Elle ne cédait pas tout de suite au sommeil des bêtes repues : elle essayait avant un bout de toilette, un lissage de sa robe grise à raies noires, une pauvre robe terne et bourrue car les chats qui ne mangent pas ne se lavent pas faute de salive.

Février vint et le vieux jardin ressembla derrière sa grille à une cage pleine de petits fauves : matous des caves et des combles, des fortifs et des terrains vagues, le dos en chapelet avec des cous pelés d'échappés à la corde, matous chasseurs sans oreille et sans queue, rivaux terribles des rats.

La chatte (texte de Colette) : Lectures sténographiques - Textes littéraires (Jean et Guy Brousse), Foucher (page 105)

Merci Daniel